jeudi 5 février 2009

du froid et des films



Chaque année depuis que j'ai seize ans, je vais à Gérardmer.

Cette année, j'ai bien cru que ça n'allait pas se faire. L'endroit où la bande crèche habituellement n'était pas libre, et pour trouver un hôtel pas cher à une semaine du festival, bonjour et merci Staline, hein.

Il y a donc eu cinq personnes qui ont annulé le rendez-vous annuel faute de temps ou faute de pouvoir dormir convenablement. Moi, je me suis accrochée avec l'énergie du désespoir à la voiture de Franck en suppliant :

- Emmène-moi, emmène-moi ! Je chanterai dans la voiture pour te distraire, je me roulerai en boule pour pas prendre de place, je t'achèterai des sandwiches, je te donnerai mon esquimau à chaque séance, je porterai mon sac toute seule pour une fois ! Pitié !

Alors Franck a eu pitié, et il a même emmené Florent pour la peine (un problème de supplications ? Vous avez besoin de coaching en matière de larme à l'oeil et de voix enrouée ? Appelez Chacho)

On est donc partis samedi matin pour Gérardmer, où on a retrouvé David et Anne-Laure.

Mais on avait toujours pas d'endroit où dormir.

Alors on a embarqué pour la nuit "l'effroi qui vient du froid", on a regardé deux films de slasher norvégien, et je me suis endormie sur deux sièges de ciné pendant le film d'horreur suédois aux doublages dignes d'un porno bas de gamme :

- Ah, mais qu'est-ce que tu as mis dans ma bouche ? C'est horrible !
- Vraiment ? Moi, j'ai trouvé que ça avait plutôt bon goût...

Pour moi qui essayait vainement de dormir au milieu des "Tam TAAAAAAM" révélateurs, vous imaginez ce que ça fait d'entendre ça quand on ne voit pas ce qui se passe à l'écran.

J'ai quand même réussi à m'assoupir l'espace d'une petite demi-heure, ce qui, quand on considère ma position (les côtes broyées par l'accoudoir et la tête qui s'enfonçait entre le dos du siège et le strapontin), le bruit dans la salle des gens qui criaient "à poil", et le bruit du film façon "bonjour j'avais pas d'argent pour les effets de son, alors j'ai enregistré une moissoneuse-batteuse pendant deux heures et des chats en rut pendant trois heures et j'ai tout mixé pour faire la bande-son", relève du miracle.

Ensuite, il était cinq heures du matin, les cinémas avaient fermé, tous les bars aussi, et dehors, il faisait -10°C, peut-être même plus. Si vous me croyez pas, regardez le temps qu'il faisait dans la journée :



(Oui, ça c'est un lac. Un grand, grand lac, gelé sur quarante centimètres de profondeur.)

Donc vous comprenez que, par un temps pareil, en pleine nuit, on a moins envie de danser la sarabande que de trouver une couette pour réchauffer ses doigts de pied bleuis par les heures d'attente dans la file en plein air.

Alors on a trouvé refuge dans la voiture de Franck, et comme j'étais la fille, j'ai même eu le droit de m'installer sur la banquette arrière avec mon sac de couchage. Autant dire qu'en à peine le temps qu'il faut pour rouler mon manteau en boule sous ma tête et me tortiller dans mon sac, j'étais endormie.

De temps en temps, j'émergeais pour entendre Franck et Florent qui s'amusaient à faire peur aux filles qui rentraient de boîte et qui les voyaient assis dans la voiture au milieu du parking désert, façon dealers d'organes ou flics en planque, et je replongeais.

C'est la lumière qui m'a réveillée vers neuf heures. Encore une tentative de nuit blanche ratée, c'était ma première pensée.

Ça fait quand même quatre ans que j'essaye de faire des nuits blanches, et que jusqu'ici, mon record personnel reste implacablement coincé à trois heures par nuit (et ça m'est arrivé que deux fois). Ça m'a fait réfléchir, et j'en suis arrivé à cette conclusion :

Je pense que je suis biologiquement constituée de manière à ce que, si je passe une nuit entière sans dormir, je meurs. Tout comme je suis constituée de manière à imploser sur moi-même dans le cas où je ne mangerais rien pendant une journée. (Là vous vous moquez, mais dans quelques milliers d'années, tout le monde aura évolué comme moi. Je suis juste un prototype très avant-gardiste.)

Et puis on a attrapé le film de onze heures (celui qui a eu le grand prix, et ça m'étonne pas), et ensuite, je me souviens d'avoir mangé et dormi dans une voiture, et puis j'étais à la gare de Colmar, puis à Strasbourg (dieu merci c'était le terminus), puis chez moi et dans mon lit.

J'ai dormi treize heures cette nuit-là, et j'ai même pas rêvé de zombies.


Chaque année depuis que j'ai seize ans, je vais à Gérardmer.

Ce serait difficile de dire ce qui m'attache tellement à ce festival.

Faire la queue en soufflant dans ses mains et en tapant des pieds, le nez rouge et les lèvres gercées. Entendre qu'on parle d'un film qu'on adore et se joindre spontanément à la conversation avec des gens qu'on connaît pas du tout. Manger des glaces jusqu'à en avoir mal au ventre, manger des sandwiches et boire du jus de pomme à la cannelle. Sursauter dès qu'on entend une porte claquer, croiser des gens et dire "Eh c'était Harry Rozelmack, j'te jure sur la vie d'ma mère!". Glisser sur le lac gelé et casser les flaques d'eau. Parler à tout le monde et rire avec tous, squatter le chalet et dormir par terre, ou à l'arrache dans la voiture.

Se remplir les yeux et les oreilles de bruit et de fureur, de sang et de tripaille, d'amour et de zombies.

C'est ce que j'attends chaque année dès le mois de mars, encore plus que mon anniversaire, encore plus que les vacances, encore plus que les premières fleurs, encore plus que Noël.

Et pourtant, y'a même pas de pop-corn.

6 commentaires:

  1. aha zero commentaire!! ahahahaha

    RépondreSupprimer
  2. C'est Morse qui a eu le grand prix non ? Il faut vraiment que je vois ce film.

    Sinon ça donne très envie d'avoir chaud comme article. Entre ces films suédois et ces lacs gelés...

    RépondreSupprimer
  3. Arf ! Moi non plus j'ai jamais fait de nuit blanche. Et je ne m'y risquerais pas, sachant que je dois vraiment être de très, TRES mauvais humeur si je passe une nuit sans dormir ! ><
    Et au passage, j'ai pas de preuves mais, j'imite extrêmement bien le bruit du chat en rut. Véridique. ^^

    RépondreSupprimer
  4. Acleya : Enregistre ça, balance-le sur le net, nous te donnerons tous notre avis :-p

    RépondreSupprimer
  5. Mmmh, oui ! ^^ Si ce n'est que je ne sais pas comment on enregistre... -_- (mais selon des récents avis, on croirait plus un chat qui se fait taper par un aspirateur, les avis sont partagés...)

    RépondreSupprimer